Louise de Marillac
et
les Prêtres de la Mission

 

La date de la première entrevue de Louise de Marillac et de Vincent de Paul ne nous a pas été conservée. l'un et l'autre s'étaient certainement aperçus dans les rues de Paris. Leurs domiciles étaient peu éloignés. Vincent logeait à l'Hôtel de Gondi, rue Pavé, sur la paroisse Saint Sauveur, et Louise rue Courteau Villain sur la paroisse de Saint Nicolas des Champs.

Comme elle l'a noté dans sa Lumière de Pentecôte, Louise avait éprouvé quelque répugnance à accepter Monsieur Vincent comme directeur spirituel. Il n'avait pas l'élégance de François de Sales, ni celle de Jean Pierre Camus, son ancien directeur devenu évêque de Belley.

 

Heureuse d'avoir un directeur habitant Paris, Louise de Marillac le désire très présent, avec possibilité de le joindre dès que cela lui semble nécessaire. Or, voilà qu'elle apprend que Monsieur Vincent de Paul vient de signer un acte d'association avec trois autres prêtres. Va-t-elle encore perdre son directeur ? Qui sera là lorsqu'elle aura besoin de réconfort, lorsqu'elle voudra partager ses inquiétudes, poser ses multiples questions ?

Louise désire avoir des informations sur cette pieuse Association. Seul Vincent de Paul peut lui en fournir. Est-ce au cours d'un entretien qu'elle recueille tous les renseignements qu'elle désire, ou bien Monsieur Vincent lui a-t-il donné à lire le Contrat de Fondation signé par la famille de Gondi le 17 avril 1625 et l'Acte d'Association du 4 septembre 1626 ? Louise réfléchit sur ce qu'elle vient d'apprendre et, comme elle aime le faire pour chaque événement important dans sa vie, elle met par écrit ses propres réflexions.

Regard de Louise sur l'Association

«La fin de l'Association a pour principe la connaissance de soi-même et le mépris du monde»

L'Association apparaît à Louise de Marillac comme un moyen de sanctification de ses membres. Cela doit la rassurer. Son directeur pourra ainsi mieux la conduire sur le chemin de la connaissance d'elle-même et, par suite, de l'ouverture à Dieu. Dans l'acte de protestation que Louise a, sans doute, écrit peu après son veuvage, elle note :
«J'implore dès maintenant l'assistance du Saint-Esprit pour me donner aussitôt la grâce de me convertir ne voulant jamais plus demeurer un instant déplaisante à Dieu, ceci est ma volonté irrévocable que je confirme en la présence de mon Dieu, la Sainte Vierge, mon bon Ange et tous les Saints, en la face de l'église militante qui m'entend, en la personne de mon Père spirituel qui, tenant à mon égard la place de Dieu en terre, me doit, s'il lui plaît, par sa charitable conduite, aider à exécution de ces miennes résolutions, et à me faire accomplir la sainte volonté de lui obéir pour ce sujet.»

Louise remarque que le mépris du monde que professe cette Association se traduit parla renonciation à tous les bénéfices et à tous les honneurs. Cette attitude s'oppose à ce qui se vit dans le clergé du XVII ème siècle. Vincent de Paul, a, lui-même, couru après les bénéfices. Ces prêtres désirent donc vivre réellement la pauvreté évangélique. Louise de Marillac se trouve en conformité avec eux. Elle avait tant désiré embrasser la vie pauvre et rude des religieuses capucines ; mais son projet avait échoué. Vincent de Paul pourra donc la guider sur ce chemin de pauvreté. La première phrase du règlement de vie de Louise note son ardent désir de pauvreté :
«Que toujours soit dans mon cœur le désir de la sainte pauvreté, pour, libre de tout, suivre Jésus-Christ et servir en toute humilité et douceur mon prochain, vivant en obéissance et chasteté toute ma vie honorant la pauvreté de Jésus-Christ qu'il a parfaitement gardée.»

Louise de Marillac a bien compris que ces prêtres étaient des missionnaires : ils vont dans les différentes paroisses pour prêcher, instruire, conférer dignement les Sacrements.

«Dans le dessein de servir l'Église ... ils pourront coopérer avec l'amour de Dieu, au salut des âmes ; à quoi servira beaucoup leur exemple et instructions des exercices, du chrétien, et la réception des sacrements bien conférés en la Sainte Église...»

La vie de ces prêtres veut être la continuation de celle de Jésus Christ, venu sur terre pour le salut des hommes. Ces missionnaires servent l'Église : ils font connaître Dieu, ils apprennent au peuples des campagnes à aimer Dieu, à le servir. Ils travaillent pour sa gloire, pour que son règne et sa justice soient établis.
«(Comme) fils de Dieu, qui se détachant en quelque manière personnellement de son Père, a voulu prendre notre chair pour le salut des hommes, ils se détachent entièrement de tout ce qui les pourrait empêcher de travailler à cette fin pour la gloire de Dieu».

Louise de Marillac manifeste dans ses écrits un même souci du salut des hommes. Elle prie souvent la Vierge marie pour le salut du monde :
«Ayez compassion, Sainte Vierge, de toutes les âmes rachetées du Fils de Dieu et le vôtre. Représentez à la justice divine les pures mamelles qui lui ont fourni le sacré sang répandu en la mort de votre divin Fils pour notre Rédemption, afin que le mérite de celui-ci soit appliqué sur toutes les âmes agonisantes, pour leur donner une entière conversion, et nous obtenez par vos prières tout ce que nous avons besoin, pour glorifier Dieu éternellement.»

Vincent de Paul a expliqué à Louise que ces prêtres qui ont signé l'Acte d'Association ont choisi de «vivre ensemble en manière de congrégation, compagnie ou confrérie» . Louise se demande si cette vie en communauté ne va pas soustraire encore plus le directeur à sa dirigée. Elle s'efforce donc de comprendre l'importance de cette vie communautaire, et elle en découvre toute la grandeur.
«Ils honorent de plus la Sainte Trinité par l'union grande qui est entr'eux non contrainte ni forcée, mais toujours continuée par une douce nécessité, que la cordialité fomente en une mutuelle dilection.»

Les textes du Contrat de Fondation et de l'Acte de l'Association ne font nullement mention de la Sainte Trinité. Est-ce Louise qui, dans sa méditation, a découvert toute la richesse de la Trinité, image de l'unité dans la diversité ? Est-ce Vincent de Paul qui en a parlé ? Dès 1617, il proposait aux Dames de la Confrérie de la Charité de Châtillon les Dombes le culte de la Sainte Trinité . Le pape, par la bulle d'approbation donnera à la Congrégation de la Mission la Sainte Trinité comme patron . Louise aimera proposer aux Filles de la Charité comme modèle de leur communauté fraternelle, la vie trinitaire, vie toute d'amour et de don.

«Il m'a semblé que pour être fidèles à Dieu, nous devions être en une grande union les unes avec les autres, et que, comme le Saint-Esprit est l'union du Père et du Fils, que la vie que volontairement nous entreprenons, se doit exercer dans cette grande union des cœurs»

Louise de Marillac perçoit la grandeur du dessein de Dieu en la fondation de la Congrégation de la Mission. Elle ne veut pas s'opposer à son action, elle ne veut plus accaparer pour elle-même son Directeur, Vincent de Paul. Elle souhaite que cette nouvelle Association puisse accomplir "en perfection" la tâche que Dieu lui a confiée. Comme elle le fera plus tard pour la Compagnie des Filles de la Charité, Louise confie la Congrégation de la Mission à la Vierge, Mère de Dieu. Marie a donné naissance à Jésus, elle l'a éduqué, accompagné tout au long de sa vie jusqu'au Calvaire. Elle peut aider, soutenir, réconforter, encourager ceux qui, sur terre, tiennent la place de son Fils. Un deuxième texte de Louise est sans doute écrit après un temps de réflexion :
«Représenter à la Sainte Vierge le dessein de l'Association, comme le plus honorant Dieu qui se puisse en la personne de son Fils, étant pour la perfection des Prêtres qui tiennent en terre sa place et qui ont l'honneur et le pouvoir de le rendre si souvent présent sur les autels et qui désirent de voir revivre en sa première ferveur la hiérarchie ecclésiastique.»

Marie a rencontré la souffrance, l'incompréhension. Elle peut accompagner sur la route ceux qui marchent à la suite de son Fils crucifié :
«La supplier d'offrir à Dieu la voie par laquelle il les appelle, qui est tout à fait honorant la Croix et imitant le Fils de Dieu qui, dans l'abjection de ce supplice, a uni la créature à son Dieu.»

Après ces longues méditations, ces temps prolongés de prière, Louise est certaine que la Congrégation de la Mission est vraiment l'oeuvre de Dieu. Elle supplie Marie d'obtenir de son Fils que l'Esprit Saint soit toujours avec eux, et les conduise tout au long des jours :
«Comme aussi leur dessein est d'aider le prochain à se sauver, et pour eux-mêmes se tenir toujours dans la bassesse et soumission à autrui, et lui demander d'obtenir par ses prières la perfection de cet esprit pour eux et leurs successeurs.
Demander aussi à la Sainte Vierge ... qu'il plaise à Dieu le conduire entièrement de son Saint-Esprit, comme étant vraiment son œuvre.»

Louise de Marillac peut aller de l'avant. Elle peut faire confiance à la Congrégation de la Mission comme à Monsieur Vincent. Dieu les a placés sur sa route pour, ensemble, accomplir sa volonté. Comment ? Elle ne le sait pas encore très bien. Son acte d'oblation à Marie montre qu'elle remet sa vie entre les mains de la Vierge :
«Je suis à vous, Sainte Vierge, pour être plus parfaitement à Dieu. Vous appartenant, apprenez-moi à imiter votre sainte vie, par l'exécution de ce que Dieu demande de moi. Je requiers en tout humilité votre assistance ; vous connaissez ma faiblesse, vous voyez mon cœur, faites s'il vous plaît, par vos prières, ce que je laisse par mon impuissance et négligence, et puisque c'est de votre cher Fils mon Rédempteur, que vous avez pris les héroïques vertus que vous avez pratiquées sur la terre, unissez l'esprit de mes actions à sa sainte présence pour la gloire de son saint Amour. » Je suis à vous, Sainte Vierge, pour être plus parfaitement à Dieu. ... Puisque c'est de votre cher Fils mon Rédempteur, que vous avez pris les héroïques vertus que vous avez pratiquées sur la terre, unissez l'esprit de mes actions à sa sainte présence pour la gloire de son saint Amour.»

Relations avec les premiers missionnaires

Après la mort de son mari, survenue le 21 décembre 1625, la situation pécuniaire de Louise de Marillac l'oblige à déménager. Elle vient s'installer avec son fils Michel rue Saint Victor. De là, il lui est très facile de se rendre au Collège des Bons Enfants, situé dans la même rue. Monsieur Vincent y réside depuis la fin de l'année 1625.

Au cours de ses visites, Louise fait connaissance des premiers compagnons de Monsieur Vincent : Antoine Portail, prêtre de 36 ans, originaire du diocèse d'Arles, et les deux prêtres venant du diocèse d'Amiens : François du Coudray (40 ans) et Jean de La Salle (28 ans). A la fin de l'année 1626, elle rencontrera Jean Bécu, prêtre depuis 10 ans, venant de la Somme, et Antoine Lucas (26 ans), un parisien, encore séminariste. Louise est alors âgée de 35 ans.

Au niveau de Confréries de la Charité

Dès les premières rencontres avec sa dirigée, Monsieur Vincent l'oriente vers les pauvres et lui fait découvrir les Confréries de la Charité. Louise s'y investit et collabore à cette oeuvre de Charité. Elle est amenée à travailler avec les Missionnaires. En octobre 1627, Louise reçoit la visite, chez elle, de François du Coudray, porteur d'une lettre de Vincent de Paul. Il vient chercher la somme de 50 livres que Melle Isabelle du Fay sa cousine, destine aux pauvres des Confréries. En avril 1630, sur les conseils de Vincent, Louise est allée visiter la Confrérie de Villepreux. Durant son séjour, elle a constaté l'ignorance des petites filles pauvres. Le maître d'école ne peut accueillir que les petits garçons, car la mixité est formellement interdite par le Roi et par l'Eglise. Louise remarque une jeune femme, Germaine, qui accepterait d'instruire les filles. Mais peut-elle décider cela toute seule, alors que le Curé de la paroisse avait mal accueilli son intervention auprès des Dames de la Charité. Elle avait dû, sur les conseils de Vincent de Paul, venir s'excuser :
«Il est fort difficile, Mademoiselle, de faire quelque bien sans contrariété ; et pource que nous devons, autant qu'il nous est possible, soulager la peine d'autrui, je pense que vous feriez un acte agréable à Dieu de voir Monsieur le curé, de lui faire vos excuses de ce que, sans son avis, vous avez parlé aux sœurs de la Charité et aux filles, ... cela vous apprendra votre devoir une autre fois, et, s'il ne le trouve pas bon, que vous en demeuriez là. Un beau diamant vaut plus qu'une montagne de pierres, et un acte de vertu d'acquiescement et de soumission vaut mieux que quantité de bonnes œuvres qu'on pratique à l'égard d'autrui.»

Forte de cette petite expérience, Louise parle de Germaine` à Monsieur Vincent. Celui-ci lui demande d'exposer son projet à Monsieur du Coudray. C'est lui qui ira sur place négocier avec le curé et le maître d'école. Vincent informe ensuite Louise des démarches accomplies :
«Ces lignes seront pour vous prier de nous donner de vos nouvelles et pour vous en donner des nôtres et de celles de Germaine. Pour les miennes, elles sont à l'ordinaire, et pour Germaine M. Du Coudray me mande qu'il a commencé à parler d'elle à M. le Curé, à M. Belin et au maître d'école, et que ni les uns ni les autres ne s'éloignent point de la proposition qu'il leur à faite . Nous verrons ce qu'il en sera.»

La proposition de Louise de Marillac sera bien acceptée. Pendant des années, Germaine enseignera les petites filles de Villepreux. Vincent et Louise regretterons qu'elle ne se soit pas jointe au groupe qui fonda la Compagnie des Filles de la Charité. mais ils ont respecter son choix.

En avril 1631, c'est Jean Bécu qui travaille avec Louise de Marillac. Il est venu la rejoindre à Montreuil où elle visite la Confrérie de la Charité, établie en 1627. Une lettre de Vincent de Paul précède l'arrivée du missionnaire :
«Monsieur Bécu dira et fera tout ce que trouverez à propos, par dessus ce que je vous écris ; ou s'il faut faire autrement que je dis, faites-le, s'il vous plaît.»

Quelle confiance entre Vincent de Paul, les Missionnaires et Louise de Marillac ! Chacun sait reconnaître la compétence et le savoir-faire de l'autre.

Une collaboration encore plus active s'établira entre Louise de Marillac et jean de La Salle, missionnaire très appréciée de Vincent de Paul. Au début de l'année 1630, Louise s'est rendue à Saint Cloud pour y établir la Charité. Vincent de Paul a désigné Jean de La Salle pour l'aider. Le 9 février, celui-ci réponde aux lettres de Louise :
«Mademoiselle, je loue Dieu de ce qu'il lui a plu vous donner un si bon commencement . Oh ! qu'il n'a garde de vous dénier ni l'esprit, ni tout ce qu'il faudra pour faire tout réussir à sa plus grande gloire. Tâchons seulement de bien résigner le tout entre ses mains. Je suis bien aise du zèle des bonnes Dames de la Charité et de leur dévotion.»

Jean de La Salle donne ensuite des précisions sur le fonctionnement habituel des Confréries pour l'admission des malades et la vie spirituelle de ses membres. En octobre de la même année, Louise est à Montmirail. Elle envoie à Monsieur Vincent un compte-rendu de la visite qu'elle vient de faire. C'est encore Jean de La Salle qui est chargé de répondre aux questions de Louise de Marillac.

Leur collaboration sera encore plus effective à Liancourt en août 1635. La Duchesse, grande amie de Louise de Marillac, veut établir la Confrérie de la Charité sur ses terres. Mais elle a des idées très arrêtées : elle veut une petite maison, genre hôpital, pour l'accueil de quelques malades. Là, se ferait la distribution des secours et des médicaments à tous ceux qui en auraient besoin. Louise pressent que la visite à domicile, base essentielle des Confréries, risque d'être ainsi supprimée. Mais elle a beaucoup de difficultés à s'opposer au dessein de son amie. Vincent de Paul lui envoie jean de La Salle, dont Louise apprécie le travail humble, précis et efficace. C'est lui qui mettra au point le règlement de la Confrérie.

Lorsqu'en mai 1637, Louise voudra mettre en route la Confrérie de la Charité à La Chapelle, petit village aux environs de Paris où se trouve alors la Maison Mère des Filles de la Charité, elle fera appel à Monsieur de La salle de préférence à tout autre.

Vincent de Paul qui connaît l'admiration et l'amitié de Louise pour Jean de La Salle prend la peine de l'avertir, en des termes pleins de douceur, de la mort prochaine de ce zélé missionnaire :
«Mademoiselle, il faut agir contre ce qui fait peine, et briser son cœur ou l'amollir pour le préparer à tout. Il y a apparence que Notre-Seigneur veut prendre sa part de la petite compagnie. Elle est tout à lui, comme je l'espère, et il a droit d'en user comme il lui plaira. Et pour moi, mon plus grand désir est de ne désirer que l'accomplissement de sa sainte volonté. Je ne puis vous exprimer combien notre malade est avant dans cette pratique ; et c'est pour cela qu'il semble que Notre-Seigneur le veuille mettre dans un lieu où il pourra continuer plus heureusement durant toute l'éternité. Oh ! qui nous donnera la soumission de nos sens et de notre raison à cette adorable volonté ! Ce sera l'auteur des sens et de la raison, si nous ne nous en servons qu'en lui et pour lui. Prions-le que vous et moi ayons toujours un même vouloir et non-vouloir avec lui et en lui, puisque c'est un paradis anticipé dès cette vie »

Jean de La Salle meurt à paris le 9 octobre 1639. Ame sensible, Louise ressent douloureusement la mort de ce missionnaire qu'elle avait beaucoup apprécié pour la clarté de son esprit et la profondeur de sa pensée.

A propos de son fils Michel

Pendant les voyages missionnaires de la mère, Michel Gras est accueilli au Collège des Bons Enfants. Monsieur Vincent veille sur lui ou le confie à l'un des ses jeunes missionnaires. En mai 1630, c'est Robert de Sergis qui en a la charge. Michel est alors âgé de 17 ans. Monsieur Vincent écrit à la mère toujours inquiète :
«Le petit Michel se porte bien. Frère Robert (6) l'est allé voir de ma part. Il lui a témoigné qu'il est fort gai et content. Soyez-le vous aussi, Mademoiselle, je vous prie, puisqu'il plaît à Dieu que vous le soyez.»

Plus tard, ce seront Messieurs François Souffliers et Pillé qui veilleront sur Michel. Mais ces missionnaires sont dans la Congrégation depuis peu, un ou deux ans. Louise a interrogé des Missionnaires plus mûrs, plus âgés. Monsieur Vincent ne semble pas accepter qu'elle ne fasse pas confiance aux plus jeunes.

«Monsieur du Coudray n'avait rien à vous dire de Monsieur votre fils, non plus que moi, si ce n'est de savoir s'il agrée son séjour aux Bons-Enfants... . M. du Coudray n'avait pas charge de vous en parler.»

Michel montrera peu d'entrain au travail et sera toujours en tergiversations sur son avenir. Louise, elle, saura dire toute sa reconnaissance à Vincent de Paul et aux Missionnaires pour tout ce qu'ils sont fait pour son fils. En 1646, elle envoie à Monsieur Vincent un tableau de la Vierge, sans doute peint par elle-même :
«Mon intention (est) que le tableau de la Sainte Vierge ... servît d'ornement à un autel dédié à la Sainte Vierge, pour réparer en quelque façon les fautes de mon fils, employant pour le faire faire quelques bagues qui m'étaient restées- c'est pourquoi, Monsieur, je vous supplie très humblement d'agréer que ce soit en votre Eglise que cette satisfaction se fasse.»


Après la fondation des Filles de la Charité

La Compagnie des Filles de la Charité, fondée le 29 novembre 1633 ainsi que la Congrégation de la Mission fondée le 17 avril 1625, sont, en cette première moitié du XVII éme siècle, des communautés nouvelles. De nombreux jeunes, souvent des mêmes villages et des mêmes familles, sont attirés par leur mode de vie, leur engagement auprès des pauvres et leur spiritualité.

Des relations fraternelles

Des frères et soeurs, des cousins, des cousines entrent, les uns chez les Prêtres de la Mission, les autres chez les Filles de la Charité. Les relations familiales sont connues, acceptées, entretenues.

Les trois frères Bécu, Jean, Benoît et Hubert viennent à la Maison Mère des Filles de la Charité visiter leur soeur marie, malade puis mourante en 1637. Quelques années plus tard, Jean s'inquiétera de sa jeune soeur Madeleine envoyée à l'hôpital d'Angers. Louise de Marillac écrit à la Soeur Servante :
«Monsieur Bécu se recommande bien à ma soeur Madeleine et demande si elle fait bien. Je serais bien aise de le savoir.»

A Catherine Baucher qui est à Brienne; Louise envoie des nouvelles de ses frères qui ont eu leur changement : Eloi est maintenant à la ferme d'Orsigny, Marin à saintes. Elle lui parle aussi de son cousin Aubin Gontier, envoyé à Turin en Pièmont. Une lettre de Louise de Marillac à Jeanne Lepintre à Nantes donnes des nouvelles de la famille d'Henriette Gesseaume, de son frère Claude qui est à Crécy avec Monsieur Gallais, de son cousin Chefdeville qui est à Paris. Les deux "font bien à merveille".

Dans les communautés, on parle des frères Lazaristes. A Angers, les Soeurs savent que Catherine Huitmill qui veut quitter la Compagnie a autant peur de rencontrer Louise de Marillac que son grand frère Philippe qui l'a, peut-être, trop poussée à être Fille de la Charité. A Calais, Françoise Manceau, avant de mourir, a supplié sa compagne Marie Poulet de faire prévenir son frère Nicolas qui est à Richelieu. Son autre frère Simon qui était aussi Prêtre de la Mission, est mort sept ans plus tôt. A Arras, Marguerite Chétif a eu la visite de Nicolas Rose, venu pour un court séjour dans sa famille. Il lui a parlé de sa soeur Anne, fille de la Charité, éprouvant bien des difficultés à paris. Il lui demande de tout faire pour qu'elle soit placée près de sa famille.

Ces relations fraternelles s'étendent aussi aux familles. En 1646, Monsieur Portail s'est rendu auprès de Madame Delacroix : elle est inquiète pour ses deux filles Jeanne et Renée à cause des bruits qui se répandent au Mans. On dit que toutes ces filles envoyées à paris sont destinées au Canada où elles seront mariées à des sauvages. Des hommes de la région ont été requis pour ce pays lointain, nouvellement colonisé par la France. Monsieur Portail qui a du mal à rassurer la mère demande aux deux filles de lui écrire ainsi qu'à leur ancienne maîtresse . En 1649, c'est Monsieur Thibault, en mission à Saint Méen, qui va tranquilliser les parents de Mathurine Guérin, habitant non loin, à Moncontour.
Les Filles de la Charité servent aussi d'intermédiaire pour les familles des Lazaristes. A Brienne, Marie Donion rencontre la famille du frère Mathieu Regnard :
«Je n'ai point vu le petit billet pour le frère Mathieu , dont vous me parlez, mais vous assurerez son frère qu'il se porte bien, Dieu merci, et est de retour de Bourgogne depuis deux ou trois jours. Je ne manquerai pas de lui faire savoir des nouvelles de son frère et le soin qu'il a de lui.»

Ces relations fraternelles et amicales dépassent le cadre familial. Une entr'aide s'instaure entre Prêtres de la Mission et Filles de la Charité, à travers des petits riens qui révèlent l'attention mutuelle. Robert de Sergis est chargé par Vincent de Paul d'acheter des images pour les Filles de la Charité . Les frères Lazaristes apportent leur compétence : Jean Lequeux transporte le matériel qui veint d'être acheté, amène le blé à la Maison Mère des Filles de la Charité. Alexandre Véronne prépare des sirops pour les Soeurs malades. Sa grande compétence lui permet de réussir une saignée chez une soeur, alors que personne d'autre n'avait pu la faire.

En 1656, la communauté de l'hôpital de Nantes devient le point de ralliement pour les Prêtres de la Mission qui doivent s'embarquer pour Madagascar. Monsieur Vincent en avertit la Soeur Servante, Nicole Haran :
«Un ou deux de nos prêtres doivent aller à Nantes avec deux frères, qui sont partis de diverses maisons, et je leur ai mandé que, pour se rencontrer ensemble, ils s'adressent à vous, afin que, le premier qui arrivera vous ayant dit son logis, vous puissiez l'enseigner aux autres. Je vous envoie un paquet de lettres pour M. Herbron, qui est l'un d'eux : Je vous prie de le lui mettre en main. Il vous rendra le port.»

Le bateau sur lequel se sont embarqués tous ces Missionnaires fait naufrage en face de Saint Nazaire. Les Soeurs de l'hôpital recevront, par la suite tout le matériel récupéré et en prendront soin :
«Vous m'avez mandé que la rouille mange la ferraille sauvée du naufrage. Je vous remercie du soin que vous en avez. Je ne doute pas que vous n'ayez mis à l'air les autres choses qui en ont eu besoin. Et pour ces ferrailles, je vous prie de les faire nettoyer, et je vous enverrai l'argent qu'il faudra pour la peine de l'ouvrier. On dit qu'il faudrait mettre les pièces délicates tremper dans l'huile et les plus grossières dans du tripoli.»

En novembre, un nouveau départ pour Madagascar s'organise. Les Soeurs reçoivent à nouveau les Missionnaires destinés pour cette mission lointaine :
«Mardi dernier, quatrième de ce mois, partirent d'ici trois de nos prêtres et un frère, qui s'en vont à Nantes et qui pourront vous aller voir à l'hôpital ; c'est pourquoi je vous adresse la lettre que j'écris à Monsieur Etienne, qui a la conduite des autres, pour la lui mettre en main, s'il vous plaît.»

L'entr'aide entre Prêtres de la Mission et Filles de la Charité ne peut et ne doit pas nuire au service des pauvres. A son arrivée à Richelieu en 1639, Monsieur Lambert aux Couteaux demande l'envoi de Filles de la Charité. Après quelques hésitations, Louise de Marillac accepte d'envoyer deux Soeurs : c'est le premier envoie loin de Paris ! Une Confrérie de la Charité est établie pour le soulagement des malheureux, une école est ouverte pour les petites filles pauvres. En 1641, Monsieur Lambert accueille une cinquantaine de séminaristes se préparant à l'ordination sacerdotale. Il requiert les Soeurs pour aider à l'aménagement de la maison. Isabelle Martin ne peut plus aller servir les pauvres, accablée par le lourd travail ménager. Vincent de Paul, de passage à Richelieu, fait remarquer à Monsieur Lambert que l'entr'aide ne doit jamais contrecarrer le charisme. sa lettre à Louise de Marillac l'exprime clairement :
«Ce qui mortifie de plus Isabelle, notre chère sœur, est qu'elle ne va point aux malades, depuis quelque temps qu'on l'a occupée à l'ameublement de quarante ou cinquante ordinands, dont j'ai averti M. Lambert, à ce qu'il n'en use plus de la sorte.»

Si toutes les relations entre Prêtres de la Mission et Filles de la Charité doivent être simples, amicales, elles n'excluent pas la prudence. Vincent et Louise le rappellent lorsque cela est nécessaire. Deux postulantes de Richelieu, Vincente Auchy et Nicole, viennent d'arriver à Paris. Elles ont connu dans leur pays Monsieur Nicolas Durot qui vient de rentrer à Saint Lazare. Celui-ci se montre très empressé à rencontrer les deux filles. Vincent de Paul prévient Louise de Marillac :
«Il importe que vos filles de Richelieu ne voient point M. Durot ni le frère. Il faut tout doucement lui faire sentir qu'il n'est pas expédient que nous ayons communication que pour des choses nécessaires.»

Le frère Jean-Pascal Goret, durant son séjour en Picardie, au service des populations victimes de la guerre, a été malade. Il reçoit, en décembre 1651, une lettre de Vincent de Paul. Après avoir loué Dieu pour sa meilleure santé, son Supérieur lui parle de retenue dans ses rencontres avec ses infirmières, les Filles de la Charité :
«Vous me mandez que nos bonnes Filles de la Charité vous ont assisté en votre maladie ; de quoi je suis bien aise Je ne doute pas que vous n'en soyez fort reconnaissant; mais il est à désirer, mon chère Frère, que cette reconnaissance ne soit pas témoignée par visites, ni par beaucoup de paroles ; ce sera assez de les voir et de leur parler seulement en passant, quand la nécessité le requerra. Vous savez comme nous les pratiquons ici; faites de même, je vous en prie.»

Témoigner sa reconnaissance pour les bienfaits reçus est une excellent chose, mais cela doit se faire, entre Prêtres de la Mission et Filles de la Charité, simplement et raisonnablement !

Pastorale des vocations

Au XVII éme siècle, les Prêtres de la Mission ont un rôle très important dans la pastorale des vocations pour les Filles de la Charité. Dans tous les lieux où ils sont et où ils vont prêcher, les Missionnaires sont attentifs à détecter, repérer des jeunes et à leur proposer de se donner à Dieu pour Le servir dans les pauvres. Monsieur du Coudray est attentif aux filles de Lorraine pour y découvrir des vocations. Monsieur Lambert envoie plusieurs filles de Richelieu. Bernard Codoing à Saint Méen, Guillaume Gallais au Mans, Louis Thibault à Fontainebleau, puis à Saint Méen, Denis Gauthier à Richelieu, Guillaume Delville à Arras proposent des postulantes. Vincent et Louise examinent les candidatures :
«Voici dans un billet la réponse de Mademoiselle Le Gras et la mienne touchant les filles de Moncontour et celles de Saint-Méen qui se veulent donner à Dieu dans la compagnie des Filles de la Charité.»

Parfois, Vincent de Paul est amené à tempérer l'ardeur de ses Missionnaires :
«Vous m'avez écrit de trois bonnes filles, qui ont le désir d'être de la Charité. Comme elles l'ont conçu dans la chaleur de la mission que vous avez faite dans leur paroisse, il faut voir si un petit retardement les refroidira. Il est bon de les éprouver.»

Plusieurs fois, Vincent de Paul rappelle les qualités nécessaires pour les futures Filles de la Charité :
«(Il faut) des filles saines et robustes, disposées pour la Charité, de vie irréprochable, résolues de se bien humilier, de travailler à la vertu et de servir les pauvres pour l'amour de Dieu,

Chaque fois qu'un Prêtre de la Mission se rend dans une maison de Filles de la Charité, en particulier pour les visites canoniques, Louise demande aux Soeurs Servantes de lui faire rencontrer les aspirantes.
«Pour ce que vous me mandez des filles qui se sont présentées à Monsieur du Chesne, s'il les a trouvées propres, vous n'avez qu'à les envoyer.»

De son coté, Monsieur Vincent rappelle aux Prêtres de la Mission leur devoir à cet égard. Il écrit à Pierre de Beaumont à Richelieu :
«Ce n'est pas assez que les sœurs de la Charité de votre ville estiment les deux postulantes propres pour leur compagnie, si vous-même n'êtes de leur sentiment. Si donc vous pensez qu'elles aient assez de force pour cet état, que ce soit le désir de servir Dieu et les pauvre, qui les porte à l'embrasser, et non pas la pensée d'être plus à leur aise qu'elles ne sont, et enfin que vous voyiez qu'elles sont pour persévérer, autant que cela se peut prévoir moralement, en ce cas, vous les pouvez envoyer.»

Louise de Marillac et Vincent de Paul veulent éviter que des filles manifestent le désir de devenir Filles de la Charité pour voir Paris ou pour quitter leur campagne et s'assurer un avenir plus agréable que celui qui leur est réservé dans leur famille. Louise de Marillac compté beaucoup sur les Prêtres de la Mission pour effectuer un discernement parmi toutes les demandes.

Louise de Marillac, tout au long de sa vie, a manifesté beaucoup d'amitié, de confiance envers les Prêtres de la Mission. Elle a incité les Filles de la Charité à vivre ces mêmes relations simples et fraternelles. Mais de la Congrégation de la Mission, Louise attend beaucoup. Elle compte sur elle pour que la Compagnie des Filles de la Charité puisse conserver son originalité, maintenir sa vitalité et remplir la mission qui lui est confiée dans l'Eglise.

Sœur Élisabeth CHARPY FdlC.